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— Pas tout à fait ce à quoi tu t’attendais ? lança le lieutenant Pouemrê, le regard malicieux, alors que Bak et lui se tenaient à la proue du vaisseau de Kherouef.
Les trois barges étaient ancrées devant le port desservant les mines. Un navire plus petit et plus rapide – utilisé pour transmettre des messages, avait expliqué Pouemrê – était amarré à côté. Bak le comparait à une gracieuse colombe auprès de trois autruches.
— Non, lieutenant, convint-il. Même la frontière sud ne m’avait pas préparé à cet avant-poste solitaire sur cette côte désolée.
Accoudés à la rambarde, les deux hommes contemplaient le port dont Pouemrê était responsable, au-delà d’une eau si claire qu’on voyait les poissons nager autour de la coque. Dans une enceinte de pierre, leurs couleurs fanées par la poussière, se trouvaient une dizaine de baraquements à un seul niveau, une bâtisse plus grande qui servait de quartier général et un entrepôt, facilement identifiable à son toit voûté. Un quai de pierre brute avançait dans la mer devant l’enceinte. À l’extérieur de la muraille se blottissait un modeste village ; quelques maisons ressemblaient à celles de l’armée, mais la plupart n’étaient que des cabanes en torchis. L’enclos des ânes se situait au sud des habitations. Une grande plaine s’étendait au-delà du port, bornée par des collines voilées de brume et, au loin, une ligne de pics montagneux.
— Si tu trouves l’endroit solitaire, répondit Pouemrê, tu devrais nous rendre visite à la saison chaude, quand les mines sont fermées !
— Je suis sidéré que vous restiez.
— Ceci est une base militaire, qu’il nous faut garder tout au long de l’année. Les nomades vont et viennent, et un nombre surprenant de gens peuplent les quelques oasis dispersées sur les flancs des montagnes ou dans les oueds. Sans parler des pêcheurs qui sillonnent les eaux, à la pointe sud de cette péninsule !
— Ils viennent tous faire du commerce ? s’enquit Bak, pensant à Ouser, déçu dans ses espoirs de troc avec les nomades.
— Chaque bateau apporte des articles difficiles à trouver dans cette région. Un geste bienveillant de notre souveraine, apprécié comme il se doit.
Bak lui montra alors l’explorateur, qui jouait aux osselets avec Ani et Ouensou, entre les deux rames de gouvernail qui dépassaient du navire voisin. Autour d’eux, des marins récuraient le pont pour le débarrasser du crottin tout en chantant une chanson paillarde. Bak demanda si les marchandises d’Ouser trouveraient des amateurs au port, et Pouemrê affirma que oui.
Amonmosé avait débarqué depuis longtemps et marchait le long du rivage vers l’endroit où ses pêcheurs avaient commencé leur installation. Psouro et Nebenkemet étaient partis soigner les ânes, et les autres Medjai, à bord du troisième navire, assistaient à l’épreuve finale d’un concours de lutte qui durait depuis plusieurs semaines entre les marins.
Le vaisseau oscillait sur la houle légère dans un craquement de gréements. De temps en temps, un banc de petits poissons affleurait à la surface, attirant une multitude de mouettes et quelques sternes. Plusieurs nacelles s’alignaient sur le rivage, au-dessus de la ligne de marée haute. Sur la plage, un groupe d’enfants nus pataugeaient dans l’eau, leurs éclats de rire résonnant dans l’air pur.
— Qui habite ces cabanes ?
— Ceux qui ont choisi de rester là pour une raison ou une autre, en général parce qu’ils ont épousé une nomade et fondé une famille. Nous avons, bien sûr, le lot habituel de ceux qui traînent autour d’un camp. Les joueurs, qui rêvent de mettre la main sur quelques morceaux de turquoise, les filles à soldats, les matelots qui ont sauté par-dessus bord et se retrouvent sans moyen de subsistance. Comme tu peux l’imaginer, conclut-il en souriant, quand nous ne nous occupons pas des chargements, notre tâche principale consiste à maintenir la loi et l’ordre.
Sur la frontière sud, Bak avait vu beaucoup de villages misérables. Celui-ci était parmi les pires.
— Toi et les soldats de cette garnison, vous êtes vraiment dignes de respect.
— Tout a une fin, lieutenant, bonne ou mauvaise.
Tandis que les deux hommes tournaient le dos au port pour remonter le pont, Bak observa son compagnon : petit et trapu, il arborait une bedaine naissante et des cheveux gris clairsemés.
— Je serai relevé à la fin de cette saison, expliqua Pouemrê. Je serai affecté à Kemet, avec un peu de chance… et si la Maîtresse de la turquoise me sourit, ajouta-t-il, utilisant le surnom local de la déesse Hathor.
Ils se baissèrent pour entrer dans la cabine. Sous le toit en joncs tressés, les nattes colorées qui constituaient les parois étaient roulées afin de laisser passer l’air.
— Si j’en crois Kherouef, tu n’es pas ce que tu parais, remarqua Pouemrê en s’asseyant.
Bak, qui avait fait une incursion dans les réserves de bière du capitaine, brisa le bouchon de deux cruches, en tendit une à son collègue et s’assit à son tour. Il confirma qu’il était policier, exposa sa mission et relata les événements survenus au cours du voyage dans le désert. Il parla du guetteur, peut-être doublé d’un meurtrier, mais s’abstint de préciser que Minnakht était toujours en vie. Après mûre réflexion, il pensait obtenir plus d’informations en laissant ceux qu’il interrogeait dans l’ignorance sur ce point.
Il passa sur les détails de leur longue traversée et conclut :
— Et nous voici arrivés à bon port, douze jours plus tard.
Pouemrê but sa bière en passant en revue ce que Bak venait de lui raconter, et il lécha la mousse sur ses lèvres. C’était probablement la meilleure qu’il buvait depuis longtemps, car il eut un hochement de tête appréciateur.
— Je m’étonne qu’Amonmosé soit venu avec toi. Et plus encore qu’il ait recommandé à ses pêcheurs d’abandonner leur campement. Il doit vraiment s’inquiéter.
— Beaucoup d’hommes ont trouvé la mort en moins d’un an.
Pouemrê l’observa avec intérêt.
— Et tu es déterminé à découvrir le coupable.
— Je veux m’assurer que justice sera faite, répondit Bak d’une voix dure.
L’officier du port changea de position sur sa natte, mal à l’aise devant cette promesse de vengeance.
— Pourquoi avoir franchi la mer ? C’est dans le désert oriental que le meurtrier sévit, et non ici.
— Quelque chose me dit que ces nombreux meurtres sont liés à la disparition de Minnakht.
Bak sirota le breuvage à l’amertume légère, le faisant rouler sur sa langue.
— On ne l’a plus revu depuis qu’il a quitté ce port. J’espère en apprendre davantage sur ses derniers jours. Je ne sais même pas pourquoi il s’est aventuré loin du territoire qu’il connaissait.
— La mort a frappé trop d’hommes parmi ceux qui voyageaient avec toi, je te l’accorde. Mais pourquoi ? Pourquoi se serait-on acharné sur ta caravane ?
— À l’exception de mon Medjai, les victimes s’étaient investies, à un moment ou à un autre, dans la recherche de l’or, expliqua Bak, approchant un panier de dattes séchées pour en proposer à Pouemrê. Minnakht ne cachait pas son espoir de découvrir un filon. Comme nous avons suivi la dernière route qu’il avait empruntée, le tueur a pu croire que nous le mènerions à l’or. Ou alors, il craint que nous tombions sur une veine qu’il a déjà trouvée.
— Crois-tu qu’il t’ait suivi jusqu’ici ? Ni mes hommes ni moi n’avons d’expérience en matière de meurtre.
Bak ne sut que répondre. Le silence perplexe tomba entre eux tel un rideau invisible.
— Minnakht n’est sans doute plus de ce monde, soupira tristement Pouemrê, avant de mordre dans une datte. J’en suis navré. Je l’aimais bien, comme la plupart de ceux qui l’approchaient.
— Il n’avait jamais quitté le désert oriental. Pourquoi a-t-il changé ses habitudes ?
— Il voulait voir la montagne de turquoise. Après tout, c’est bien dans le caractère d’un explorateur qui, inlassablement, étudie la terre en quête des richesses qu’elle peut offrir.
Bak trouva cette réponse un peu trop simple.
— Parle-moi de sa visite.
— Les mois chauds de l’année étaient sur nous, si bien que nous fermions les mines. Le lieutenant Nebamon, chargé des caravanes, préparait l’ultime voyage dans les montagnes, pour ramener les derniers mineurs et soldats, avec le fruit de leur labeur. J’ai conseillé à Minnakht de voyager avec eux.
Pouemrê finit de savourer le fruit à la chair sucrée et jeta le noyau par-dessus bord.
— Il a attendu ici deux jours. Il passait son temps dans ce qui est considéré au village comme un lieu de plaisir. Il buvait de la bière et racontait ses aventures dans le désert à qui voulait l’entendre. Puis il est parti avec la caravane vers la montagne de turquoise.
— Et il a quitté ce port peu après son retour des mines.
— Il pensait partir le lendemain, mais il a modifié ses plans. Il avait discuté avec le surveillant des mines de cuivre, à l’ouest de la montagne de turquoise, et il voulait aussi voir celles qui se trouvent loin au sud. Il m’a réclamé un guide, mais j’ai refusé. Ces mines-là aussi étaient en passe d’être fermées. Je lui ai suggéré d’attendre que le surveillant arrive avec une autre caravane, ce qui ne l’a retardé que de trois jours.
— Si c’était de l’or qu’il cherchait, pourquoi voulait-il visiter ces mines de turquoise et de cuivre ?
— Afin d’élargir ses connaissances, j’imagine. Il posait des questions à tout bout de champ. Voilà pourquoi on l’aimait tant. Les gens adorent parler d’eux-mêmes et de ce qu’ils font jour après jour.
— Et Senna, le connaissais-tu ?
— Je savais que Minnakht avait amené un guide nomade. J’ai entendu dire, pendant qu’il était dans les mines, que Senna essayait de se lier avec des nomades de la région, mais il était un étranger et on le traitait comme tel. Le temps que j’apprenne qu’il était malade, Minnakht était de retour. Je croyais que tout allait donc bien et je n’y ai plus pensé. J’ai été surpris d’apprendre, quelques jours plus tard, que Minnakht était reparti sans lui. Alors, j’ai envoyé un de mes hommes voir si son état nécessitait des soins, mais il avait disparu.
Bak porta la cruche à ses lèvres, prenant garde à ne pas remuer les sédiments. Il n’apprenait là rien de très nouveau, et certainement rien d’important.
— J’ai promis de suivre le même chemin que Minnakht. Voudrais-tu m’aider en facilitant mon enquête de ce côté de la mer ?
— Une caravane part demain, avant la nuit, pour la montagne de turquoise. L’officier responsable est le lieutenant Nebamon, avec lequel Minnakht a voyagé il y a quelques mois. Il appréciera ta compagnie.
Bak lui adressa un sourire reconnaissant.
— À la mine, combien trouverai-je d’hommes qui ont pu parler avec Minnakht ?
— Les officiers et les surveillants, la plupart des mineurs et environ la moitié des soldats. Les prisonniers qui agrandissent le sanctuaire de la déesse changent d’une année sur l’autre.
Bak posa sa cruche vide et se leva pour s’étirer le dos.
— Le groupe d’Ouser souhaitera venir et je veux mes Medjai avec moi. Est-ce trop demander ?
— Si tu as une bonne raison d’emmener tant de monde, cela peut s’arranger.
— Je n’ai aucune idée de l’identité du coupable et je pense parfois qu’il y a un serpent parmi nous. Alors, admit Bak avec un sourire désabusé, en les gardant tous réunis à proximité, j’espère prévenir un autre meurtre.
L’après-midi suivant, la caravane quitta le port. La marche était facile dans la vaste plaine qui s’étendait entre la mer et les collines. Le sol sablonneux était parsemé de gros morceaux de granit gris et rouge, de feldspath rose et de basalte noir, charriés depuis les montagnes des siècles plus tôt. Ani courait de l’un à l’autre avec ravissement. Il ramassa nombre d’éclats colorés, mais, sachant désormais la difficulté du transport, il laissa la plupart là où il les avait trouvés.
Outre les soldats, qui s’occupaient aussi des ânes, et la petite troupe de Bak, la caravane incluait trente prisonniers qui travailleraient sur le chantier du temple. Leur sort n’avait rien d’enviable. Rê s’était couché dans un magnifique déploiement de couleurs, pourtant il faisait toujours aussi chaud. Un avant-goût des innombrables journées brûlantes que ces hommes auraient à endurer.
Quittant la plaine, ils suivirent une succession d’oueds serrés entre des collines et des escarpements, les uns jaunes, les autres d’un gris scintillant ou marron, leur couleur peu à peu estompée à l’approche du soir. Sur le lit de sable doré poussait une quantité surprenante d’acacias, de touffes de fleurs du désert et une sorte de buisson dont les ânes ne voulaient pas. Des oueds secondaires partaient dans toutes les directions, formant un dédale de goulets asséchés creusés dans le roc.
— Tu n’as aucune idée de ce que tu cherches ? s’enquit le lieutenant Nebamon en entraînant Bak à l’écart.
Il laissa son sergent prendre la tête de la caravane, qui contourna un épaulement rocheux en empruntant une piste étroite, couverte d’une épaisse couche de sable. Sous les pas des bêtes de somme, celui-ci s’écoulait le long de la pente en un doux chuchotement.
Ils dépassèrent quelques ânes et s’arrêtèrent près d’un gros rocher, au bord de la piste, où ils seraient tranquilles pour parler.
— Minnakht t’a-t-il expliqué pourquoi il tenait à voir les mines ? interrogea Bak.
— Pas précisément.
Nebamon repoussa ses cheveux noirs en arrière. Il était de taille moyenne et très maigre. Il devait avoir l’âge de Bak, toutefois sa peau était ridée, tannée par le soleil.
— Il m’a questionné sur la façon de localiser un gisement, d’extraire et de traiter ce que l’on trouve. Je crains de l’avoir déçu, avoua-t-il en souriant. Voir des hommes creuser le sol ou travailler sur des fourneaux ne m’intéresse pas. Je vais rarement au-delà des campements des mineurs.
Nebamon était en charge des caravanes depuis trois ans. Bak n’imaginait pas que l’on pût vivre si longtemps dans un avant-poste d’un tel ennui sans chercher de distraction. Pour autant qu’il sache, il n’en existait pas d’autre que les mines.
— Tu n’es donc pas du tout curieux ?
— Je suis monté une fois sur la montagne. J’ai vu quelques trous dans le sol, des ouvriers qui entaillaient le roc. Il m’a semblé que les petits bouts de turquoise qu’ils trouvaient étaient une médiocre récompense, comparés à l’effort qu’impose le transport d’hommes, de nourriture et de matériel sur d’aussi incroyables distances.
— Le plus souvent, l’acheminement se fait de Mennoufer, par une piste située au nord, n’est-ce pas ? Ce doit être plus court que la piste du sud, qui part de Ouaset.
— Oui, d’autant que le vent du nord rend le trajet par mer assez rapide. Néanmoins, que d’énergie dépensée pour un gain si modeste !
— Notre reine prend un plaisir infini à porter ces petits bouts de roche, une fois taillés et montés en bijoux, souligna Bak.
Nebamon bondit pour soutenir un âne qui avait marché sur une pierre branlante au bord de la piste.
— Pouemrê t’a dit, je suppose, qu’elle fait ajouter des chambres au sanctuaire de la Maîtresse de la turquoise.
Il secoua la tête avec réprobation.
— Elle n’est jamais venue ici, bien entendu. Elle ne mettra jamais les pieds dans ce maudit pays. Mais elle s’imagine qu’en agrandissant le temple elle accroît son prestige. Quand j’étais là-haut, j’y suis entré pour m’incliner devant la déesse. J’ai failli me rompre le cou en trébuchant sur les blocs de pierre qui traînaient un peu partout.
Bak appréciait l’attitude irrévérencieuse du lieutenant, mais il pouvait lui prédire un avenir difficile. S’il était un jour cantonné dans une garnison de Kemet, il aurait intérêt à tenir sa langue pour éviter les ennuis.
— Minnakht a-t-il fini par trouver quelqu’un capable de répondre à ses questions ?
— Il paraît qu’il a passé beaucoup de temps auprès d’un des mineurs. Un habitant du Réténou[4], qui travaillait là depuis plusieurs années.
Pouemrê avait expliqué à Bak que nombre de mineurs venaient de loin. Ils parlaient des langues inconnues à Kemet et vénéraient des divinités différentes. Pour quelque obscure raison, le temple de la Maîtresse de la turquoise satisfaisait leur dévotion.
— Cet homme est-il revenu, cette saison ?
— Je ne l’ai pas vu. Il était plus âgé que les autres. Trop pour ce rude labeur, à mon avis, et il semblait le savoir. Il parlait de quitter cette vie de privations et de finir ses jours dans son pays natal, près de sa femme, ses enfants et les enfants de ses enfants.
Bak soupira. Jusqu’à présent, les dieux lui mesuraient les informations qu’il cherchait avec tant de parcimonie qu’il craignait de mourir de vieillesse avant de découvrir la vérité.
Les prisonniers passèrent d’un pas lourd, sous l’œil vigilant de leurs gardiens. « Où pourraient-ils fuir ? » se demanda Bak. Leurs mains étaient attachées derrière leur dos et ils étaient enchaînés les uns aux autres. Leurs visages étaient indistincts dans l’obscurité, mais il en émanait une terrible désespérance. Bak ne put s’empêcher de ressentir de la pitié, toutefois ils avaient offensé Maât ; justice devait être rendue.
Justice. Il pria afin de pouvoir un jour offrir aux dieux le nom du meurtrier de Rona et de tant d’autres. Parfois, il éprouvait un faible espoir d’y parvenir ; parfois, il ne se sentait pas plus près de la vérité que le jour où ses hommes et lui étaient sortis de Keneh.
La caravane atteignit le camp au pied de la montagne le lendemain matin. Bak plaignait les soldats en poste dans cette vallée blanchie par le soleil. Les mineurs et les prisonniers qui travaillaient au sommet devaient supporter une existence plus dure encore.
Le camp évoquait presque des temps reculés. Plusieurs groupes de huttes de pierre étaient érigés près d’éboulis de grès rouge. Un petit troupeau de chèvres et quatre grisons, sur lesquels veillait une famille de nomades, y étaient des résidents permanents et satisfaisaient les besoins modestes de l’armée. Comme les caravanes devaient pourvoir à la nourriture de leurs propres bêtes et qu’on allait chercher l’eau à un puits éloigné, personne ne restait jamais plus de deux ou trois jours. De même que les habitations, les enclos avaient des murs de pierre. Des acacias se déployaient en éventail au fond de la vallée, procurant un peu de bien-être.
Six soldats montaient la garde, pendant que d’autres accomplissaient les tâches simples, quoique fastidieuses, nécessaires dans un avant-poste en plein désert. Leur besogne essentielle consistait à prendre soin des animaux des caravanes durant leurs séjours brefs mais réguliers. Quelques hommes marqués de la flétrissure des prisonniers exécutaient les corvées les plus pénibles : réparer les outils, nettoyer les enclos. Des nomades, qui avaient laissé leur famille et leur bétail dans des oueds éloignés, venaient faire du troc.
Comme les soldats qui avaient escorté la caravane, Bak et son groupe dormirent toute la journée. Ce fut seulement après le repas du soir qu’il eut l’occasion de s’entretenir avec le lieutenant Houy, un homme mince au teint rougeaud qui, d’après Nebamon, chérissait plus que tout son jeu de senet[5] et pressait quiconque passait à sa portée de disputer une partie avec lui.
— Je te suis éternellement reconnaissant, lieutenant : il est rare que je puisse défier un nouveau partenaire.
Houy, assis avec Bak à l’ombre d’un acacia, installa le plateau muni de pieds pliants et d’un tiroir de rangement. Bak le regarda disposer les pièces sur les cases appropriées.
— Nebamon m’avait dit que tu voudrais jouer.
Ce que l’officier des caravanes avait dit, en vérité, c’était : « Si tu veux qu’il réponde à tes questions, tu devras jouer au moins une partie avec lui. Mais je t’avertis : il se prend pour un expert et il déteste perdre. De ses heureuses dispositions dépend le bon fonctionnement de cette mine, et tu n’as pas idée comme il est difficile de trouver sans cesse de nouvelles manières de le laisser gagner. »
— Il t’a sûrement dit, alors, qu’à chaque fois qu’il vient nous jouons ensemble, remarqua Houy qui, ayant donné à Bak les cônes blancs et pris les bobines bleues, ouvrit le jeu sans lancer les osselets pour déterminer, selon l’usage, qui commencerait. J’apprécie nos parties, mais je peux prévoir chacun de ses coups. Il n’a absolument aucune imagination.
Bak but une gorgée de bière afin de dissimuler son sourire. Après avoir laissé Houy prendre son troisième pion, il remarqua :
— Donc, Minnakht posait beaucoup de questions sur l’extraction de la turquoise.
— C’est vrai, confirma Houy, fondant sur un autre pion adverse. Je l’ai aidé de mon mieux, mais, finalement, je l’ai envoyé à Teti, le surveillant. Je suis responsable des mines, en effet, précisa-t-il d’un ton aimable, cependant ma tâche principale est l’organisation du camp. Je m’attache à contenter les besoins de chacun, si modestes qu’ils soient. Teti connaît les mines mieux que personne, aussi je le charge de superviser les activités au sommet.
Bak vit sur la tablette une ouverture qui sautait aux yeux. Il ne résista pas et prit la pièce de Houy.
— Je crois qu’il posait aussi des questions au sujet des mines de cuivre.
L’officier contemplait le plateau, les lèvres pincées, mais comme le nombre de bobines excédait celui des cônes, il n’avait pas lieu de se plaindre.
— Oui. Celles qui se trouvent à l’ouest, et les autres, beaucoup plus loin au sud. Je lui ai appris tout ce que je savais, c’est-à-dire pas grand-chose. Je n’ai jamais vu les mines du sud.
— Il est allé visiter les plus proches…
Bak remarqua un coup imprudent de la part de Houy et résista à la tentation de prendre l’avantage.
— Le fait est. Ensuite, il a demandé un guide, comptant se rendre dans le sud. J’ai refusé. Nous fermions ces mines et aucun des hommes qui restaient n’avait d’expérience suffisante pour le guider dans les montagnes. Je l’ai averti, en outre, que ces mines-là étaient peut-être déjà fermées.
— Après la montagne de turquoise, je souhaite voir les mines de cuivre qu’il a visitées. Serait-ce possible ?
— Lorsque Nebamon retournera au port, sa caravane devra justement faire un détour par là-bas. Ils ont une cargaison de cuivre prête à être acheminée jusqu’à la mer, la première de la saison.
Nebamon et ses hommes avaient établi leur camp près de l’enclos, de même que le groupe d’Ouser. Bak et ses Medjai choisirent de dormir à mi-distance entre eux et les huttes les plus proches. Au crépuscule, pendant que Minmosé préparait un ragoût de poisson aux oignons, Bak se rendit au campement de l’officier des caravanes.
Nebamon le vit venir et lui fit signe de s’asseoir sur le sable, près de lui. Tendant à son hôte une cruche de bière, il demanda en souriant :
— Comment s’est passée ta partie, lieutenant ?
— Hélas, j’ai perdu ! répondit Bak avec une expression piteuse dont personne n’aurait été dupe, sauf peut-être le lieutenant Houy.
— Je suis sûr que tu as trouvé certaines compensations.
Bak goûta la bière et grimaça. Il n’en avait pas bu de plus amère depuis qu’il avait quitté la frontière. Sa réaction amena un sourire sur les lèvres de Nebamon.
— Demain, je monterai sur la montagne de turquoise et je parlerai avec le surveillant, annonça Bak.
— Teti.
— Tu le connais donc ?
— Je l’ai vu en bas deux ou trois fois, répondit Nebamon, calant sa cruche dans le sable, entre ses pieds nus. Les mineurs disent qu’il repère la turquoise à l’odeur. Il entre dans un puits et se promène, les mains dans le dos. Il penche la tête d’un côté, puis de l’autre, en scrutant les parois, et enfin il tend le doigt. Huit fois sur dix, on découvre un gisement à cet endroit précis.
— Puisqu’il est tellement extraordinaire, pourquoi est-ce avec le mineur du Réténou que Minnakht a passé tout son temps ?
— Probable que Teti ne voulait pas qu’on le dérange.
Si le surveillant n’avait pas de temps à consacrer à un seul homme, que penserait-il de dix étrangers exigeant une visite guidée de son domaine ?
— Houy pense qu’un jour me suffira pour monter et redescendre.
L’officier prit sa cruche et la fit tourner entre ses doigts, comme plongé dans ses réflexions. Cela rappela à Bak la vieille Noferi, son espionne de Bouhen, et sa façon de distiller ses informations dans l’espoir d’en obtenir un meilleur prix. Nebamon répondit toutefois de bonne grâce :
— Mon sergent, Souemnout, et ses hommes doivent escorter les prisonniers jusqu’au sommet demain, et déposer les provisions que nous avons apportées. Ils partiront à l’aube. Tu pourras monter avec eux. La piste n’est pas difficile, mais quelqu’un qui ne la connaît pas pourrait s’égarer.
— Combien de temps resteront-ils ? J’aurai besoin de temps pour parler avec Teti et j’aimerais voir les mines.
— Ils ne s’attarderont pas, répondit Nebamon, qui ajouta, d’un ton un peu trop désinvolte : J’ai prévu de partir en début d’après-midi.
Bak posa sur l’officier un regard spéculateur, convaincu qu’il voulait quelque chose – mais il ne pouvait imaginer quoi.
— Je viens de trop loin pour une visite aussi précipitée.
Nebamon but à sa cruche. Avec une moue de dégoût, il acquiesça :
— J’en conviens.
Bak répugnait à poser la question, car la réponse risquait de lui coûter cher.
— Pourrais-je te convaincre de rester un jour de plus ?
Les lèvres de Nebamon frémirent.
— À une condition.
— Laquelle ?
— Quand, enfin, tu regagneras le pays de Kemet, je te saurais gré de me faire parvenir vingt jarres de la meilleure bière que tu pourras trouver, et une d’un bon vin du nord.
Bak éclata de rire.
— Marché conclu.
— J’aimerais aller avec toi, dit Psouro, déroulant sa natte sur le sable. Nous sommes entourés de soldats, mais si le tueur rôde à proximité, tu n’es pas plus en sécurité ici que dans le désert oriental.
— Tu m’accompagneras, sergent, ainsi que Kaha et Nebrê. Je suis certain qu’Ouser, Ani, voire tous les autres, souhaiteront venir. Chacun d’eux est autant en danger que moi.
— J’en doute, chef.
Refusant de discuter, Bak ramassa sa natte, la dénoua, puis la secoua. Un gros serpent brun tomba par terre en se contorsionnant. Une vipère ! Bak recula d’un bond. Le reptile fila dans le sable vers Psouro, qui restait pétrifié de surprise. Trop loin de leurs armes pour s’emparer d’une lance, Bak tira sa dague d’une main preste et la projeta en murmurant une prière hâtive. La lame mince embrocha le serpent juste au-dessous de la tête. Pendant qu’il fouettait l’air de sa queue pour tenter de se libérer, Bak courut prendre une lance et l’abattit sur l’animal. Un moment plus tard, il s’immobilisait définitivement.
Psouro le fixait, effaré.
— Comment a-t-il pu se glisser dans ta natte roulée ?
— Je parie qu’on l’y a aidé.
Le sergent détacha son regard de la vipère.
— Comme je le disais, chef, tu n’es pas plus en sécurité au milieu de tous ces soldats que dans la solitude du désert.